Sous nos yeux est en train de mourir une innovation égoïste, propriétaire, claquemurée en son ghetto, fabriquée exclusivement pour une minorité mondiale. Est en train de naître l’innovation inclusive, celle qui inclut les intelligences et s’adresse au plus grand nombre. L’innovation exclusive, venue de quelques-uns pour quelques-uns n’est plus rentable : elle ne parvient plus à relever les défis de la complexité, elle a besoin de se ressourcer en dehors de ses propres murs, d’être fécondée par d’autres intelligences, d’autres expériences, d’autres manières de penser.

 

Ce n’est pas par vertu, mais par nécessité que l’innovation est devenue le talent de multiplier les intelligences de tous bords. Aucune labo de R&D ne parviendra plus à maîtriser seul la combinaison exponentielle des informations, à penser l’impensé, à imaginer l’inimaginé. Les exemples d’innovations issues d’hybridations d’univers qui autrefois ne se parlaient pas ne se comptent plus : médecine et maths, design et biomimétisme, éducation et gaming, énergie et virologie, santé publique et algorithme permettant la prédictibilité, sécurité et animaux etc.

 

Ce qui meurt petit à petit sous nos yeux, dans des convulsions plus ou moins lentes selon les industries et les sociétés, est une innovation pensée sur le modèle du créateur unique. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire n’importe quelle innovation est aujourd’hui dépecée, analysée jusqu’à la moindre molécule, copiée malgré les brevets, vieux remparts protectionnistes que tous les hackers du monde entier s’ingénient à percer et contourner, démultipliée à moindre coût. Le résultat n’est plus protégeable, mais le chemin pour le produire devient le cœur de l’innovation.

 

La transdisciplinarité, le mélange des univers (humain/animal/végétal etc.), l’inspiration multiple est le nouveau modèle en partie émergé dans la plupart des secteurs d’activité, dans les sphères sociales et culturelles. Personne n’a le choix, si ce n’est de ne pas trouver, de manquer les trains en partance, de rater les fenêtres de tir devenues si éphémères. Seules les cultures capables de créer un melting-pot s’en sortiront. Et cela est vrai pour les entreprises, les labos, les universités, les organisations, les villes, les régions, les pays etc. Un homme ne sera jamais plus la mesure de toute chose, comme au temps de Protagoras ou de l’âge classique. Aujourd’hui et plus encore demain ce sont les collectifs métissés qui trouveront et produiront le nouveau : nouvelles énergies, nouvelles solidarités, nouvelle alimentation, nouvelle médecine, nouvelle politique, nouveaux transports etc.

 

Le socle épistémologique de l’innovation linéaire et propriétaire, des bureaux fermés de la R&D, a déjà basculé. Le nouveau socle de l’innovation poreuse n’est pas un socle utopique ni désintéressé. Dans ce nouveau monde le concept de Schumpeter (la destruction créatrice) sera remplacé par celui de la création hybride. Il faudra pouvoir aller vite dans cette nouvelle ère de l’innovation : savoir vite trouver des acteurs motivés, savoir vite associer les intelligences académiques et non académiques, savoir faire vite dialoguer les acteurs qui n’auront pas appris le langage de l’autre, savoir associer des rêveurs et des faiseurs, savoir marier des expérimentés et des novices, savoir mettre ensemble des Terriens et des Martiens.

 

Nous ne pourrons plus innover quand nous en avons le temps, – c’est-à-dire demain ou jamais. Nous ne pourrons que nous mettre à plusieurs autour d’une table pour chercher à produire ce qui sera l’actif individuel et collectif le plus précieux : le nouveau décloisonné, deghettoïsé. Et si nous restons cramponnés sur l’ancien socle, nous serons emportés dans nos certitudes.

 

L’innovation poreuse qui voit le jour en ce moment est analogique : elle reconnaît que les associations sont plus fécondes que la consistance obstinée, plus créatrices que l’expertise d’un seul. Innover ce n’est plus seulement produire un nouveau bien qui détruit et remplace un plus ancien, c’est d’abord changer la façon implicite de penser l’innovation. La nouvelle innovation passe par une révolution cognitive.

 

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