» C’est un voyage pour des voyageurs patients, un livre.  » (Alessandro Baricco, Les Barbares, Essai sur la mutation – Gallimard 2014)

Il circule une croyance ridicule mais tenace selon laquelle il n’y aurait plus d’espace à explorer, plus de voyage nouveau possible, plus de découverte à vivre, bref que le voyage serait mort sous les coups du marketing des expériences standardisées, extrêmes puis ultimes, sous les dérives de la convergence mondiale , sous l’accélération de la communication uniformisante entre les peuples pour reprendre la remarque de Levi-Strauss dans ses entretiens avec Georges Charbonnier. Il faut être bien fatigué de vivre, bien las de sa propre vie et de la vie tout court, bien gavé de dépressions pour ne plus voir la différence autour de soi, ne plus désirer la rencontre fortuite, ne plus être disponible pour accueillir l’inattendu qui surgit au détour d’une rue. Appétit, disponibilité, lâcher-prise : le voyage a toujours été une posture.

Tout se passe comme si Google Images avait tué notre capacité à nous émerveiller et notre désir de toucher ce que toute image dérobera toujours, comme si Youtube avait anéanti notre envie de bouger en nous faisant faire le tour du monde sur un écran. Comme si la désoccultation de l’invisible – il suffit de penser à ce que l’imagerie mentale et le séquencement du génome nous donnent à voir de nous-mêmes, en couleurs et en chiffres – avait définitivement brisé le mystère du monde, et le charme de vivre chaque jour comme la promesse d’une surprise, comme la possibilité d’une renaissance. Le voyage commence toujours par un désir ; si le voyage nous semble déjà connu d’avance, c’est que nous avons tué nos désirs. Que chacun se demande ce qu’il fait de sa vie pour protéger, soigner et nourrir ses désirs, il comprendra sa relation au voyage.

Le voyage depuis toujours repose sur le risque d’une méprise, avec l’injonction à nous déplacer géographiquement pour nourrir notre besoin de surprise. Et pourtant le voyage se mesure au regard de la dose d’humanité ajoutée. Ce qui signifie que le tour du monde ne garantit aucun supplément d’âme pas plus qu’un voyage en Terre Sainte ou chez les Indiens des haut plateaux ne promet la sérénité. Parmi mes voyages les plus simples je range les traversées de Paris de nuit, sur une bicyclette qui file au vent.

Il ne tient qu’à chacun de se déprendre des tenailles et des morsures de ce quotidien hyperconnecté pour redevenir disponible. Ne rêvons pas que les sms, les mails, les notification facebook, les images, les milliers d’algorithmes mesurant notre bien-être instantané nous lâchent et nous laissent respirer. C’est à nous de nous lâcher et de nous défaire de la déprime des blasés.

Le voyage n’a jamais été donné, il a toujours fallu le construire. André Gide l’écrivait en son temps quand il enseignait à Nathanaël de ne pas lire que le sable est chaud, mais de sentir le sable chaud sous la plante des pieds. Il nous faut quitter les signes (texte, image, vidéo etc.) pour revenir aux signifiants. A chacun donc d’inventer son voyage, y compris en restant dans sa chambre pour ne pas oublier que voyager, c’est aussi et même d’abord voyager en soi. La fatigue du monde, c’est notre fatigue à nous imaginer dans le monde.

Voyage extérieur, voyage intérieur, ne jamais oublier cette respiration essentielle, comme l’alternance de la diastole et de la systole qui nous anime. Sans compter les kilomètres ni quantifier la nouveauté ni chiffrer les rencontres, mais en comptant toujours plus sur la conscience d’être vivant.

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