Article paru dans la revue TANK, printemps 2014

tank37, LUXE Vanitas vanitatum

Longtemps s’engager a signifié un don de soi spectaculaire. C’est Zola qui s’engage dans
l’affaire Dreyfus en publiant « J’Accuse » ; c’est Malraux qui s’engage dans la guerre d’Espagne ;
c’est Sartre qui s’engage aux côtés des ouvriers de Renault, c’est Bourdieu qui défile avec SUD.
c’est Mère Teresa qui utilise sa célébrité pour faire entendre son combat contre la pauvreté,
ce sont les Résistants qui prennent le maquis pour s’opposer à l’ennemi. S’engager,
c’était engager sa vie pour une cause, faire parfois don de soi, agir avec continuité
y compris envers et contre tous. Comme si jusqu’au dernier jour de sa vie il fallait
tenir la promesse qu’on s’était faite et qu’on prenait devant des tiers,
comme la figure mythique du militant communiste.

Autant d’exemples qui posent la question de l’actualité de l’engagement:
peut-on encore s’engager? Faut-il une guerre, un enjeu de vie et de mort,
une idéologie dominante pour que des individus engagent leur vie au nom d’une idée ?
La réponse n’est sans doute pas la même selon que l’on vive rive gauche,
dans une banlieue de Toulouse ou au milieu d’une tribu au Pakistan.
Concentrons-nous sur notre environnement proche, pour mieux comprendre
ce qui nous manque ou plutôt ce qui nous différencie d’autres régions du monde
où des individus sont prêts à descendre dans la rue pour résister,
et dire simplement « non !» à un régime, un monarque ou un système social.

LA MORT DE L’ENGAGEMENT ?

A première vue, tout semble montrer que le don de soi n’existe plus dans les pays
où le confort a élu domicile. Comme si les idées ne parvenaient plus à influencer
les individus, comme si plus rien ne valait qu’on mette sa vie en danger.
Nous assistons à la place à des succédanés d’engagement, pâles palinodies
que les plus anciens d’entre nous ne peuvent que déplorer. Ainsi les marques
cherchent-elles à engager leurs consommateurs sur Facebook…
Mais les 2 000 000 de like sur la page de La Redoute empêcheront-ils la débâcle
de l’entreprise ? Ainsi les candidats aux élections prennent-ils des engagements
qui ressemblent plus à des promesses sans lendemain qu’à des propos suivis d’effets.
Qui cela trompe-t-il encore ? Les preuves ne sont jamais à la mesure des déclarations.
On le sait mais on a besoin d’y croire pour espérer des lendemains meilleurs :
nous vivons avec ce paradoxe chevillé au corps.

UN MONDE TROP COMPLEXE

Serait-ce pusillanimité, imbécillité, manipulation ? Voire… Ce qui a changé depuis Zola
c’est la complexité du monde. Un écrivain qui s’engageait en publiant un pamphlet pouvait
susciter une onde de choc considérable. Par comparaison, l’opuscule de Stéphane Hessel Indignez-vous !
qui a fait couler beaucoup d’encre lors de sa parution en 2010 a été traduit dans de nombreuses langues
et s’est vendu à des millions d’exemplaires dans le monde. Pour répondre aux critiques
qui lui étaient faites, notamment de jouer avec les émotions au lieu de penser avec raison,
ce dernier publia une suite, au titre prometteur Engagez-vous !. L’ouvrage ne connut aucun retentissement.
Comme si la parole ne pouvait plus être suivie d’acte, comme si l’émotion avait pris
le pas sur les convictions qui poussent à agir, comme si l’instant présent avait définitivement
pris le dessus sur toute éthique de responsabilité à long terme. On s’indigne… et après? Rien!
Succès de librairie et fiasco au moment du passage à l’acte. Le monde est devenu trop complexe
pour qu’un homme puisse essayer d’en modifier le cours à lui seul. Pour autant
serions-nous désengagés de nos vies ?

AGIR À SA MESURE

Je vois plutôt d’autres types d’engagements à l’œuvre, moins scéniques et plus humbles,
moins théâtraux et plus ordinaires. Les héros ne font plus recette, les sans-noms ont pris le relais.
Qui sont- ils ? Je pense à tous ceux qui sont engagés dans leur association,
dans des regroupements de riverains, dans des communautés diverses et variées.
Leur vie est rythmée par des actes mineurs mais constants, comme s’ils fuyaient par-dessus
tout les quarts d’heure de célébrité – n’en déplaise à Warhol – et préféraient l’anonymat
comme antidote à la surmédiatisation, la socialisation numérique et les amis virtuels.
Rien d’héroïque dans ces microengagements du soir et du week-end, mais plutôt un sens retrouvé
dans des activités à dimension humaine, à l’échelle de soi, où le résultat est enfin visible,
par opposition à la perte de finalité qui affecte la plupart des individus dans leur travail.
C’est peut-être le sens de ces engagements silencieux : retrouver des moments de responsabilité à soi,
pour se rappeler qu’on peut agir sur son monde proche à défaut de transformer le inonde
entier comme les générations antérieures en rêvaient.

tank8LES NOUVEAUX MILITANTS

Hackers, Anonymous, parti pirate. Les nouveaux militants semblent avoir déserté
les barricades pour nourrir un combat d’arrière-ban, tapis derrière des écrans d’ordinateur.
Ils n’en demeurent pas moins engagés ni déterminés que leurs aînés.
Issu des mouvements libertaires des années 60 qui ont marqué le début d’Internet,
leur combat est résolument mondial et ils luttent pour une transparence à tout prix.
Leur champ d’action: les réseaux numériques, talons d’Achille des grandes organisations mondiales,
dont ils se servent comme caisse de résonance et dont ils exploitent les failles
pour révéler les tentatives de coercition ou de dissimulation des États, des lobbies
ou des corporations. Si quelques leaders plus ou moins volontaires ont émergé des limbes
du combat numérique, à la manière de Julian Assange, Edward Snowden ou Bradley Manning,
force est de constater que, à l’image de Guy Fawke, l’anarchiste de y pour Vendetta dont
les Anonymous ont emprunté le masque, ces nouveaux militants préfèrent le combat anonyme.
Sur le modèle d’Internet, leur résistance est décentralisée, déstructurée,
sans réelle hiérarchie, « liquide». Elle n’en est que plus difficile à combattre.


TANK PRESSE, le site >>