Pas de vache mais des goodies partout… quand le Salon de l’agriculture se singe lui-même

Au Salon de l’Agriculture, « Venir, c’est soutenir. » Soutenir quoi et qui? Les stands de fromages? Les nougats? Les vins de nos régions? Le slogan officiel de cette édition 2026 du Salon de l’agriculture, matraqués sur toutes les affiches à l’entrée, ne laisse que peu de doute sur la stratégie marketing. Alors que le monde agricole a été terrassé ces derniers mois par de multiples crises – la dermatose modulaire contagieuse (DMS) et le Mercosur en tête – les professionnels comptent sur le soutien des visiteurs. Car ils le savent : l’amour de la population à leur égard ne faiblit pas. Selon un sondage Elabe de décembre 2025, 92 % des Français disent avoir une bonne image des agriculteurs.

« C’est l’ADN du Salon de soutenir nos éleveurs, et de permettre aux Français de montrer leur attachement aux agriculteurs en les rencontrant, que ce soit avec leur venue ou leurs dépenses sur place », analyse Arnaud Lemoine, président du Centre national des expositions et concours agricoles. Julien, venu en famille, confirme cet élan de solidarité. « Evidemment, sans les vaches, ce n’est plus vraiment le salon et on a hésité à venir… Mais on n’allait pas abandonner le navire maintenant, alors que les agriculteurs ont plus que jamais besoin d’amour. »
« On sent beaucoup de solidarité »

Sans cul des vaches à tapoter, pour paraphraser Jacques Chirac, c’est donc la carte bleue qui est est à l’honneur. Le hall 1, dédié aux animaux, déborde de goodies, à la place des vrais vaches restés à l’étable pour cause d’épidémie. Sac Lidl à l’effigie des vaches, porte-clé, tee-shirt et autres objets-souvenirs de l’animal absent. C’est le cas du corner Nord, qui pour la première fois commercialise des peluches de vachettes à la chaîne, un objet qu’il se contentait jusqu’alors de produire en quelques unités à gagner lors de jeux-concours. Maude, dans le stand, y voit l’occasion de maintenir l’animal culte au salon, et y voit dès le premier jour un attachement du public. « On sent beaucoup de solidarité », assure-t-elle.

C’est le cas de Julien, bien décidé à rentabiliser sa venue. Il a cédé, « histoire d’avoir quand même une vache du salon ». Certains stands n’hésitent pas y aller avec de gros sabots. Tee-shirt « Soutien aux agriculteurs » et autres casquettes « Fier d’être éleveur » jonchent également le hall 1. Mais si l’amour des agriculteurs a ses raisons, la raison s’impose parfois. « Moi, je soutiens les agriculteurs dans leur lutte, mais de là à porter un tee-shirt pour eux… », exprime Julien. Même refus pour Sophie, qui se contentera d’un porte-clé. « De base, je suis venu pour les animaux… »

Une stratégie qui peut s’avérer contreproductive, estime Pierre-Louis Desprez, expert en imaginaire des marques. « Les Français s’imaginent encore l’agriculteur avec ses vaches au milieu d’un champ. C’est une image d’Epinal qui les éloigne de la compréhension de leur réalité. Tant que la vache est résumée à un porte-clé ou une peluche, elle reste abstraite. » Par ailleurs, l’expert note qu’entre l’expression de la sympathie et le passage à la caisse, il y a parfois un fossé. Combien de fois ces derniers se sont plaints que la sympathie exprimée ne se traduisait pas par des achats de leurs produits. On valorise par exemple la viande « made in France » mais la barrière du prix bloque les consommateurs.
Le marketing sur le soutien aux agriculteurs s’impose au salon de l’agriculture
Le marketing sur le soutien aux agriculteurs s’impose au salon de l’agriculture - JLD/20 Minutes
« On en fait des caisses, mais… »

Le marketing se poursuit au hall 7, dédié aux produits du terroir. Ici, on tentera de vous convaincre qu’acheter cette IPA à 12 balles ou ce saucisson à 15 euros est une forme de soutien. Un marketing comme un autre, défend un gérant de stand : « La vente directe au client, c’est l’un des rares trucs qu’il nous reste pour faire de la marge… Oui, bien sûr qu’on en fait un peu des caisses sur le ”soutien”, mais voyez notre situation… Il n’y a pas de place pour la subtilité. »

Reste que malgré toute la bonne volonté des clients et les stratégies des vendeurs, pour faire du profit, il faudrait des clients. Sur les quatre premiers jours de l’édition, le salon a perdu 25 % de visiteurs. Un manque à gagner et une pression supplémentaire pour les visiteurs restants. « On a parfois l’impression d’être au souk à se faire aborder de toute part », peste Alex, venu juste passer du bon temps. « Ca ne donne pas vraiment envie de donner… » Attention donc, en l’absence de bovins, à ne pas transformer le visiteur en vache à lait.
Article publié par Jean-Loup Delmas, 20 Minutes, 27/02/2026, https://www.20minutes.fr/economie/4203367-20260227-salon-agriculture-vache-goodies-partout-soutenir-eleveurs-visiteurs-sursollicites